« On s’en moque, de la retraite par points ! »

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Qu’importent les modalités techniques : « l’important, c’est ce que nous voulons faire » avec notre régime de retraites, explique Frédéric Sève, qui représente la CFDT dans les consultations.

La CFDT lance ce mardi « Parlons retraites« , un questionnaire qui permettra de connaître les aspirations des Français, leurs envies, leurs craintes, leurs idées… Ceci au moment où le gouvernement a entamé une série de consultations. Jusqu’à la fin de l’année 2018, le haut-commissaire Jean-Paul Delevoye reçoit à tour de bras pour aborder différents aspects : retraite par points, cotisations, niveau de couverture, égalité homme-femme, universalité du futur système…

Frédéric Sève représente la CFDT lors de ces consultations.
Que défend le syndicat ? Interview

Par Baptiste Legrand – Publié le 12 juin 2018 à 07h00 dans le Nouvel Observateur
Crédit photo : GERARD JULIEN / AFP

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Pourquoi avez-vous décidé de consulter les Français à travers un site internet, « Parlons retraites » ?

Le projet de retraite par points est une création ex-nihilo, ou presque, il est donc normal que ce projet fasse émerger des débats que nous n’avons jamais eus. C’est le moment de se poser les bonnes questions, et c’est pourquoi nous proposons aux Français de prendre directement la parole.

Vous prônez une transformation profonde de notre système de retraites, pourquoi ?

D’abord, parce que c’est le bon moment. Les besoins de financement sont supportables, nous sommes dans une zone calme. La deuxième raison, c’est que la retraite a complètement changé en quarante ans, depuis l’époque où l’on passait 5 années à la retraite en moyenne. Aujourd’hui, nous sommes retraités pendant 26 ans. Il ne s’agit plus d’assurer quelques années de la vieillesse mais d’organiser le troisième temps de la vie. Enfin, les retraites représentent 14% du PIB, elles sont donc aussi un opérateur de redistribution en faveur de l’égalité des revenus. C’est pour toutes ces raisons qu’il nous faut un débat de fond.

Mais pourquoi passer à la retraite par points ?

On s’en moque, de la retraite par points ! La manière dont on calcule les droits, ce ne sont jamais que des modalités techniques, ce n’est pas cela l’important. L’important, c’est ce que nous voulons faire.

L’objectif de la CFDT est de bâtir un système plus juste, plus équitable, plus solide, plus solidaire. Actuellement, le montant des pensions dépend de nombreux critères qui créent des bizarreries. Nous avons besoin d’un régime « contributif », terme un peu barbare qui veut dire que le montant de ma pension dépend de mes cotisations. Cela signifie que ce que j’ai accordé comme droits aux générations précédentes à travers mes cotisations, j’en bénéficierai à mon tour.

La retraite par points est une revendication de la CFDT depuis déjà longtemps !

Nous demandons un système de contributivité depuis notre congrès de 2010, mais nous ne nous sommes pas prononcés sur les modalités techniques – régime notionnel ou par points. Et depuis plus longtemps encore, nous demandons un système universel.

Et pourtant, une partie des adhérents de la CFDT émet des doutes, comme l’ont montré les débats lors de votre congrès, la semaine dernière à Rennes…

Les craintes sont multiformes. Elles sont liées au fait qu’il s’agit d’une réforme de grande ampleur, dont on ne connaît pas le périmètre exact. On ignore aussi les intentions précises du gouvernement, et vous vous doutez bien que les militants CFDT ne lui vouent pas une confiance sans borne !

Justement, vous êtes l’interlocuteur de Jean-Paul Delevoye. Quels sont vos lignes rouges ?

Il y en a plusieurs. La première, c’est qu’on ne doit pas en profiter pour faire des économies. Cela, nous l’avons obtenu. Emmanuel Macron s’y est engagé lors discours devant la Cour des comptes, en janvier.

Quand on y regarde de plus près, ce n’est pas si clair… Faudra-t-il financer par nos cotisations des retraites qui aujourd’hui ne le sont pas ? Celles des militaires, par exemple ?

Il y a peut-être des choses qui devraient, non pas disparaître, mais sortir du périmètre des retraites. Les militaires partent à la retraite plus tôt. Mais n’est-ce pas avant tout une mesure de ressources humaines relevant de la responsabilité du ministère de la Défense ? Je ne suis pas persuadé que ce soit au régime de retraite de le financer.

Autre interrogation : le coût des bonifications liées à la politique familiale…

Concernant les majorations de pension pour les mères de famille, là aussi il faut se poser la question. Des mesures pour compenser des interruptions de carrière, d’accord. Mais s’il s’agit d’inciter à avoir des enfants, est-ce le rôle du système de retraites ? Il vaudrait peut-être mieux donner davantage, non pas au moment de a retraite, mais lorsque vous avez des enfants. Cet exemple montre que des dépenses passent par le régime de retraites, mais ne relèvent pas de la retraite.

Justement, puisque tout s’entremêle, peut-on faire une réforme des retraites sans envisager une réforme plus large des prestations sociales ?

Il y a une interaction avec le minimum vieillesse, mais pas avec le RSA, ni l’allocation de solidarité spécifique pour les chômeurs. Pour l’instant, ce lien n’est pas établi et gagnerait à ne pas l’être.

Comment faire pour les Français qui approchent de l’âge de la retraite ?

C’est notre deuxième ligne rouge : nous ne voulons pas de réforme rétroactive, c’est-à-dire pas de remise en causes des acquis. Une personne qui a déjà accompli la moitié de sa carrière a accumulé des droits, il faut les maintenir. Et puis, il ne faut pas enquiquiner les gens à quelques années de leur retraite !

Quelle serait la bonne durée de transition ? Dix ans ?

La durée peut se discuter, il ne faut pas être dogmatique. Il y aura aussi besoin, sans doute, de mécanismes de transition, notamment pour la fonction publique et les régimes spéciaux.

La réforme des retraites peut-elle avoir lieu sans faire de perdants ? A moyens constants, cela semble inévitable …

La question est de savoir si le nouveau système est plus juste. S’il y a redistribution des cartes, il ne doit pas y avoir de remise en cause des droits acquis et il faut prévoir des compensations pour certaines spécificités professionnelles.

Qui va perdre ? Les régimes spéciaux ?

Pour l’instant, nous n’en sommes qu’au stade de la discussion. La réforme vise l’universalité. Il me semble important que tous les actifs soient couverts par le nouveau système, y compris, par exemple, les personnes qui travaillent en freelance. Et puis, on peut aussi inventer des droits nouveaux sans dépenser plus.

Des droits nouveaux ? A quoi pensez-vous ?

On peut par exemple proposer aux assurés la capacité de décider eux-mêmes de leur fin de carrière. Actuellement, l’âge de départ est imposé, on a une retraite couperet. Or, la demande sociétale, c’est de pouvoir partir au moment où on le souhaite. On peut imaginer une retraite progressive, avec du temps partiel. Par exemple, en liquidant 50% de son compte et en travaillant 50% du temps.

Une autre piste, c’est le compte épargne temps. Pourquoi ne pas prendre six mois de respiration pour un projet personnel au cours de sa vie active ? Fabriquer du temps libre, voilà une piste qui mérite d’être explorée. C’est le bon moment !

Propos recueillis par Baptiste LEGRAND
Crédit photo : Gérard JULIEN / AFP

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