Intelligence artificielle (IA) au sein du pôle ministériel de la transition écologique : des projets, mais quelles conséquences pour les agents ?
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L’intelligence artificielle (IA) s’installe progressivement dans les services du pôle ministériel. Elle promet de faciliter certaines tâches, d’améliorer l’efficacité de l’administration et de transformer les pratiques professionnelles. Mais derrière ces perspectives se posent des questions essentielles : quels effets sur les métiers, les emplois et les conditions de travail ? Qui bénéficiera des gains de productivité ? Et quelle place sera accordée aux agents dans ces transformations ? Un rapport de l’Inspection générale de l’environnement et du développement durable (IGEDD) apporte des éléments de réponse et appelle à mieux organiser le déploiement de l’IA.
A noter : Une des autrices de ce rapport, Christel Fiorina, interviendra au cours de la table ronde sur l’intelligence artificielle organisée par la CFDT, le 10 novembre 2026, à la tour Sequoia.
Des projets recensés, mais encore beaucoup d’expérimentations
Dans son rapport de février 2026, rendu public en juillet, l’IGEDD dresse un état des lieux du développement de l’intelligence artificielle au sein du pôle ministériel et de ses établissements publics.
La mission a recensé 141 projets d’IA, répartis entre les opérateurs et établissements publics (58 %), l’administration centrale (28 %) et les services déconcentrés (14 %).
Les applications envisagées sont très diverses : automatisation de tâches répétitives, recherche documentaire, rédaction de synthèses, traitement de dossiers RH ou juridiques, analyse de données, détection de fraudes ou encore aide à l’instruction des autorisations environnementales.
Certains établissements, comme Météo-France ou l’IGN, utilisent depuis longtemps des technologies d’intelligence artificielle dans leurs activités scientifiques et techniques. Mais l’arrivée de l’IA générative, accessible à un public beaucoup plus large, accélère considérablement le mouvement.
Pour autant, le déploiement reste encore largement expérimental. Hors opérateurs, 60 % des projets recensés sont au stade de l’idée ou de la preuve de concept, tandis que seulement 12 % correspondent à des services opérationnels.
L’IGEDD constate également un manque de coordination entre les initiatives, des difficultés de partage d’expérience et une gouvernance ministérielle encore insuffisamment structurée.
Autrement dit, les projets se multiplient, mais leur utilité réelle et leur intégration dans le fonctionnement quotidien des services restent à démontrer.
Des outils pour faciliter le travail… à condition de ne pas en créer davantage
L’IA peut apporter une aide appréciable aux agents : rechercher rapidement une information dans un ensemble de documents, produire une première synthèse, retranscrire une réunion ou faciliter l’analyse d’un dossier complexe.
Le rapport donne notamment l’exemple de l’instruction d’une autorisation environnementale. L’IA peut aider à extraire des informations et à préparer certains éléments de rédaction. Mais elle ne remplace ni l’analyse du dossier, ni l’expertise de l’agent, ni la vérification des résultats.
L’IGEDD souligne d’ailleurs un point essentiel : introduire de l’IA sans adapter l’organisation du travail peut générer de nouvelles tâches, notamment de commande, de contrôle et de vérification, sans nécessairement réduire les tâches existantes.
Il ne suffit donc pas d’installer un nouvel outil pour améliorer les conditions de travail.
Une IA mal intégrée peut même produire l’effet inverse : complexifier les procédures, multiplier les contrôles ou imposer aux agents de corriger des productions automatisées insuffisamment fiables.
L’enjeu n’est pas seulement technologique. Il est aussi organisationnel et humain.
Gains de productivité : du temps gagné, mais pour quoi faire ?
C’est probablement l’une des questions les plus importantes soulevées par le rapport.
L’IGEDD reconnaît que l’IA peut permettre des gains de temps significatifs sur certaines activités. Elle cite notamment l’expérience de l’« Inspection augmentée », dans laquelle des outils de rédaction de comptes rendus et de synthèses permettent d’économiser entre 50 et 75 % du temps auparavant consacré à ces tâches.
Mais ces résultats ne peuvent pas être généralisés à l’ensemble des activités professionnelles.
Le rapport souligne également que les gains de productivité ne seront pas immédiats et que leur affectation au bénéfice d’un projet collectif ne va pas de soi.
Cette observation mérite toute notre attention.
Le temps gagné grâce à l’IA servira-t-il à améliorer la qualité du travail, à réduire la pression sur les agents et à renforcer les missions de service public ? Ou deviendra-t-il un argument supplémentaire pour réduire les effectifs et accroître les objectifs de production ?
La question est d’autant plus importante que le rapport évoque la nécessité d’un accompagnement managérial fort pour généraliser les usages de l’IA.
Il indique même que les managers pourraient être amenés à formaliser une exigence d’utilisation de ces outils et à en évaluer régulièrement l’application.
Pour la CFDT, cette perspective appelle une vigilance particulière. L’appropriation des outils ne doit pas se transformer en injonction supplémentaire, ni conduire à imposer des objectifs de productivité déconnectés de la réalité des métiers.
Des risques bien réels pour les métiers et les collectifs de travail
Le rapport ne se limite pas aux bénéfices attendus de l’intelligence artificielle. Il identifie également plusieurs risques directement liés au travail des agents.
Parmi ceux-ci figurent :
- La perte d’expertise professionnelle, lorsque les agents s’appuient trop systématiquement sur les réponses produites par l’IA, au risque de perdre progressivement certaines compétences.
- Les risques psychosociaux et les tensions sociales, liés aux transformations rapides des organisations et des méthodes de travail.
- Les suppressions subies de postes, si les gains de productivité sont utilisés pour justifier des réductions d’effectifs.
- La fragilisation des collectifs de travail, lorsque l’utilisation individuelle des outils prend le pas sur les échanges et les compétences partagées.
- L’accélération de l’obsolescence de certaines compétences, qui peut fragiliser les parcours professionnels et l’attractivité de certains métiers.
Ces risques ne sont pas présentés comme des conséquences inévitables de l’IA, mais comme des points de vigilance à prendre en compte dès la conception des projets.
L’IGEDD souligne notamment le risque d’un fonctionnement de type « chacun pour soi », dans lequel les outils individuels affaibliraient progressivement la coopération entre collègues.
Elle préconise, à l’inverse, de favoriser les échanges entre pairs, les formations collectives et les dispositifs d’accompagnement.
Pour la CFDT, la modernisation de l’administration ne peut se faire au détriment des compétences, de l’autonomie professionnelle ou des collectifs de travail.
L’IA peut se tromper : la responsabilité humaine reste essentielle
Autre point important : les outils d’intelligence artificielle ne sont pas infaillibles.
Ils peuvent produire des informations erronées, inventer des références ou présenter des conclusions apparemment cohérentes mais incorrectes. C’est ce que l’on appelle les « hallucinations » de l’IA.
Le rapport alerte particulièrement sur l’utilisation de ces technologies pour appliquer des réglementations complexes.
Dans certains cas, il est impossible de comprendre précisément comment un système d’IA est parvenu à son résultat. Cette opacité pose un problème majeur lorsque l’administration doit justifier ses décisions, notamment celles qui peuvent être défavorables à un usager.
L’IGEDD insiste donc sur la nécessité de maintenir la maîtrise humaine des processus et de vérifier les productions de l’IA.
S’y ajoutent les questions de confidentialité des données, de cybersécurité, de respect du RGPD et de conformité au règlement européen sur l’intelligence artificielle.
La mission recommande la mise en place d’une matrice des risques, actualisée au moins tous les six mois.
Former tous les agents, et pas seulement quelques spécialistes
Le rapport insiste sur la nécessité d’un effort important de formation.
Il recommande la mise en place d’un socle obligatoire de formation à l’IA pour l’ensemble des agents, portant sur les usages possibles, les apports de ces technologies, mais aussi leurs limites et leurs risques.
Des formations spécifiques devraient également être proposées aux managers, notamment sur l’accompagnement des équipes et les conséquences organisationnelles du déploiement de l’IA.
L’IGEDD préconise par ailleurs la désignation d’au moins un référent IA dans chaque direction ou service, chargé d’accompagner ses collègues.
Ces orientations vont dans le bon sens, à condition que les moyens nécessaires soient effectivement mobilisés.
La formation doit être accessible à tous les agents, quels que soient leur catégorie, leur métier, leur affectation géographique ou leur niveau initial de maîtrise des outils numériques.
Elle doit aussi s’inscrire dans le temps de travail et s’accompagner de possibilités concrètes d’expérimentation et d’échanges.
Il serait paradoxal de demander aux agents de s’adapter à une transformation aussi importante sans leur donner les moyens de le faire.
Le dialogue social doit accompagner les transformations, pas les constater après coup
C’est l’un des enseignements majeurs du rapport pour les organisations syndicales.
L’IGEDD recommande explicitement de mettre régulièrement le déploiement de l’intelligence artificielle à l’ordre du jour des différentes instances de dialogue social.
Elle propose une démarche participative, progressive et transparente, permettant de réévaluer régulièrement les conséquences des projets sur les emplois, les métiers et les conditions de travail.
Cette recommandation est particulièrement importante dans un domaine où les technologies évoluent rapidement et où leurs effets réels restent encore difficiles à anticiper.
Pour la CFDT, le dialogue social doit intervenir dès la conception des projets, et non une fois les outils déployés et les organisations modifiées.
Les représentants du personnel doivent pouvoir disposer d’informations précises sur les projets engagés, les objectifs recherchés, les métiers concernés et les conséquences prévisibles pour les agents.
Les instances compétentes, notamment les comités sociaux d’administration (CSA) et les formations spécialisées en santé, sécurité et conditions de travail (F3SCT), ont un rôle essentiel à jouer dans ce suivi, dans le cadre de leurs attributions respectives.
Une intelligence artificielle qui doit aussi être écologiquement responsable
Le rapport souligne enfin un paradoxe : le pôle ministériel chargé de porter les politiques de transition écologique doit lui-même maîtriser les impacts environnementaux des technologies qu’il déploie.
Car l’intelligence artificielle consomme des ressources : électricité, eau, équipements informatiques, matières premières et infrastructures de stockage et de traitement des données.
L’IGEDD recommande donc de rendre systématique l’évaluation de l’impact environnemental des projets d’IA sur l’ensemble de leur cycle de vie.
Elle invite également le ministère à promouvoir une IA frugale, autrement dit une utilisation proportionnée aux besoins, privilégiant les solutions les moins consommatrices de ressources lorsque celles-ci permettent d’obtenir des résultats satisfaisants.
Là encore, la question de l’utilité réelle des projets doit primer sur la seule volonté de déployer une technologie nouvelle.
Quelle suite pour le ministère ?
Pour mieux organiser les initiatives existantes, l’IGEDD formule dix recommandations.
Elle propose notamment une stratégie ministérielle commune, une meilleure coordination des projets, la création d’une fonction de directeur des données et la désignation d’un coordinateur ministériel IA directement rattaché au secrétaire général.
Un comité stratégique trimestriel et un comité de pilotage mensuel permettraient également de suivre les projets et d’en évaluer les résultats.
Ces propositions constituent une feuille de route pour l’administration. Leur mise en œuvre effective devra cependant être suivie dans la durée.
Pour la CFDT : une transformation qui doit bénéficier aux agents et au service public
L’intelligence artificielle ouvre indéniablement de nouvelles possibilités pour les services du pôle ministériel. Elle peut contribuer à faciliter certaines missions, améliorer l’accès à l’information et dégager du temps pour des activités nécessitant une expertise humaine.
Mais le rapport de l’IGEDD montre aussi que les bénéfices ne seront ni automatiques ni uniformément répartis.
L’IA ne doit pas devenir un nouveau prétexte pour faire toujours plus avec toujours moins.
Son déploiement doit s’accompagner d’engagements concrets en matière de formation, de maintien des compétences, de prévention des risques professionnels et de transparence sur les objectifs poursuivis.
Surtout, les éventuels gains de productivité doivent pouvoir bénéficier à la qualité du service public, aux conditions de travail et aux agents eux-mêmes.
Pour la CFDT, l’enjeu n’est donc pas de s’opposer à l’intelligence artificielle, mais de faire en sorte que cette transformation soit maîtrisée, discutée collectivement et mise au service de l’intérêt général.
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Par UFETAM-CFDT
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Source :
IGEDD – Rapport n° 016275-01, Déploiement de l’intelligence artificielle (IA) au sein du pôle ministériel transition écologique, aménagement du territoire, transports, ville et logement, février 2026, rendu public en juillet 2026. – Auteurs : Christel Fiorina, Bruno Fulda, Cédric Ghesquières, Cédric Louis, Jean-François Thibous, IGEDD
Consulter la présentation officielle du rapport et les documents associés sur le site de l’IGEDD
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