Intelligence artificielle au travail : ce que les agents publics peuvent faire… et les précautions à prendre
Publié le
L’intelligence artificielle générative s’installe progressivement dans les pratiques professionnelles des agents publics : rédaction, synthèse de documents, comptes rendus, recherche d’informations, traduction, création de supports… Mais peut-on utiliser ChatGPT, Claude, Gemini ou un autre assistant pour n’importe quelle tâche ? Quelles données peut-on leur confier ? Et qui est responsable en cas d’erreur ? La DINUM vient de publier un guide interministériel destiné à donner aux agents de l’État des règles communes et des repères très concrets.
La Direction interministérielle du numérique (DINUM), avec la Direction interministérielle de la transformation publique (DITP) et la Direction générale de l’administration et de la fonction publique (DGAFP), a publié en juin 2026 le Guide d’usage de l’IA pour les agents publics de l’État.
Son objectif est de fournir un cadre commun, pratique et directement utilisable dans les activités professionnelles. Il ne s’agit toutefois pas d’un texte réglementaire : le guide constitue un référentiel interministériel, qui peut être complété — et éventuellement précisé ou renforcé — par les règles propres à chaque ministère ou métier.
Le site gouvernemental consacré à l’IA précise d’ailleurs que les consignes propres à chaque administration continuent de s’appliquer.
Oui, les agents publics peuvent utiliser l’IA… mais pas n’importe comment
Premier enseignement du guide : l’utilisation de l’intelligence artificielle n’est pas interdite aux agents publics.
La DINUM pose cependant immédiatement trois conditions : respecter les règles relatives aux données, choisir un outil adapté et conserver une validation humaine.
Dans la pratique, le guide recommande de privilégier les solutions mises à disposition par l’administration ou au niveau interministériel, notamment l’Assistant IA interministériel, Transcripts ou Visio. En cas de doute sur la nature des informations manipulées, l’agent doit utiliser uniquement les outils explicitement autorisés par son administration.
Autrement dit : ce n’est pas parce qu’un outil d’IA est facilement accessible depuis un navigateur qu’il peut nécessairement être utilisé avec des informations professionnelles.
Les cinq règles à garder en tête
Le guide résume le cadre d’utilisation autour de cinq principes fondamentaux.
1. L’IA aide, mais c’est toujours l’agent qui est responsable
Une IA peut proposer un texte, résumer un rapport, structurer une réflexion ou préparer un premier brouillon. Elle ne décide pas à la place de l’agent.
Toute production doit être relue et validée. L’agent qui transmet, signe ou publie un document reste responsable de son contenu, même lorsque celui-ci a été préparé avec l’aide d’une IA.
C’est probablement la règle la plus importante du guide :
l’IA est un outil d’assistance, pas un substitut à l’expertise professionnelle.
Et pour cause : une IA générative peut produire une réponse parfaitement rédigée… mais fausse. Elle peut notamment inventer une référence juridique, une donnée ou une source inexistante.
La vérification humaine n’est donc pas facultative.
2. Toutes les données ne peuvent pas être confiées à toutes les IA
C’est le deuxième réflexe essentiel : avant de transmettre un document à une IA, il faut regarder ce qu’il contient.
Les outils commerciaux gratuits accessibles sur Internet — ChatGPT, Claude, Gemini et autres services grand public cités par le guide — ne doivent être utilisés professionnellement que dans les conditions autorisées par l’administration et avec des informations qui pourraient être rendues publiques.
Le guide propose un test particulièrement simple :
« Est-ce que je pourrais publier ces informations sur un site Internet accessible à tous ? »
Si la réponse est non, l’outil commercial grand public n’est pas adapté.
Cela exclut notamment les dossiers individuels d’usagers ou d’agents, les données RH ou médicales, les comptes rendus de réunions internes contenant des informations non publiques ou encore les informations couvertes par le secret professionnel.
La vigilance dépasse d’ailleurs le seul RGPD. Une note en cours d’arbitrage, un projet confidentiel, des informations stratégiques ou économiques ou des éléments couverts par le secret des délibérations gouvernementales ne doivent pas davantage être transmis à une IA commerciale grand public.
En cas de doute : utiliser l’outil de l’administration ou s’abstenir.
3. Quand l’IA joue un rôle important, il faut le dire
Troisième principe : la transparence.
Lorsque l’IA intervient seulement pour corriger l’orthographe, améliorer une formulation ou mettre en forme un texte déjà rédigé par l’agent, une mention spécifique n’est pas nécessaire.
En revanche, lorsqu’elle joue un rôle substantiel dans la production d’un contenu, une analyse ou la préparation d’une décision, son intervention doit être signalée.
Le guide propose par exemple des formulations telles que :
« Document rédigé avec l’assistance d’un outil d’IA générative et vérifié par [nom] »
ou, pour un document destiné à l’extérieur :
« Contenu partiellement généré par une IA et vérifié par un agent. »
Cette transparence devient particulièrement importante lorsqu’une IA intervient dans la préparation d’une décision administrative.
4. Utiliser l’IA quand elle est réellement utile
Le guide invite aussi les agents à ne pas transformer l’IA en réflexe systématique.
Avant de lancer un assistant, trois questions simples peuvent être posées :
- en ai-je réellement besoin ?
- un outil classique permettrait-il d’obtenir le même résultat ?
- le gain attendu justifie-t-il le recours à l’IA ?
Cette recommandation répond notamment à l’impact environnemental de ces technologies. L’utilisation des modèles d’IA nécessite de l’énergie, mais également de l’eau pour le refroidissement des infrastructures informatiques.
Le principe est donc celui d’une IA utile et sobre : quelques instructions bien construites plutôt qu’une succession de requêtes, et pas d’IA lorsqu’un outil beaucoup plus simple suffit.
5. Se former pour ne pas confondre aisance et fiabilité
Dernier principe : comprendre l’outil que l’on utilise.
Une IA générative ne « sait » pas les choses au sens humain du terme. Elle produit statistiquement une réponse probable à partir des informations dont elle dispose.
Une réponse très convaincante peut donc être inexacte.
Le guide recommande aux agents de se former régulièrement, à la fois au fonctionnement des IA, à leurs limites, aux enjeux juridiques et éthiques et aux bonnes pratiques d’utilisation.
Des ressources sont notamment proposées par le Campus du numérique public et sur Mentor.
Concrètement, à quoi peut servir l’IA dans nos services ?
C’est sans doute l’une des parties les plus intéressantes du guide : près de la moitié du document est consacrée à des situations professionnelles concrètes et à des exemples de prompts.
Les cas proposés couvrent notamment :
- les ressources humaines et la gestion du personnel ;
- la gestion de projets et les réunions ;
- la communication interne et externe ;
- les activités juridiques et réglementaires ;
- les finances et la gestion budgétaire ;
- le management et l’encadrement ;
- le développement et le numérique.
On y trouve par exemple des méthodes permettant de reformuler une circulaire RH pour la rendre compréhensible aux managers, créer une FAQ à partir d’un règlement, transformer des notes éparses en ordre du jour, transcrire et résumer une réunion, vulgariser un document juridique ou préparer une communication interne.
Un exemple particulièrement parlant concerne la reformulation d’une circulaire RH. L’IA peut produire une première synthèse opérationnelle, mais le guide recommande de conserver le texte officiel sous les yeux, de vérifier chaque règle et, si nécessaire, de faire relire le résultat par un référent RH ou juridique.
Même logique pour toutes les autres utilisations : l’IA prépare, structure ou propose ; l’agent vérifie, complète et décide.
Un bon « prompt », c’est surtout une consigne claire
Le guide consacre également une fiche pratique à la manière d’interroger efficacement une IA.
Le principe peut se résumer ainsi :
un bon prompt = contexte + document de référence si nécessaire + consigne précise + format attendu.
Dire simplement « résume ce document » donnera généralement un résultat moins utile que de préciser à qui s’adresse le résumé, son objectif, sa longueur, les points qui doivent apparaître et les informations que l’IA ne doit surtout pas inventer.
La DINUM recommande également d’affiner progressivement la réponse et, pour les demandes complexes, de demander à l’IA elle-même de poser des questions afin de mieux comprendre le besoin.
Mais une dernière instruction devrait presque accompagner tous les prompts professionnels :
« N’invente aucune information et appuie-toi uniquement sur les documents fournis. »
Ce qui ne dispense évidemment pas de vérifier le résultat.
ChatGPT gratuit sur un rapport public : possible. Sur un compte rendu interne : non
Le guide donne un exemple qui résume assez bien la logique générale.
Un agent souhaite résumer un rapport parlementaire déjà public : si son ministère autorise l’utilisation de l’outil, un assistant commercial peut être utilisé puisque le document est public et ne contient pas de données personnelles.
Le même agent souhaite résumer une réunion interne comportant les noms des participants et leurs positions : il doit alors utiliser uniquement l’outil prévu par son administration.
Enfin, pour certaines activités particulièrement sensibles — le guide prend l’exemple du tri et de l’évaluation de candidatures lors d’un recrutement — les contraintes du règlement européen sur l’intelligence artificielle sont renforcées. En l’absence de cadre formel validé par l’administration, la consigne est alors claire : s’abstenir.
Un cadre commun… qui devra encore être décliné dans les ministères
Ce guide constitue donc une étape importante : pour la première fois, les agents de l’État disposent d’un cadre interministériel commun expliquant non seulement les risques de l’IA, mais aussi comment l’utiliser concrètement dans leur travail.
C’est également ce que relève Weka : le document vise à harmoniser les pratiques tout en restant un référentiel sans portée réglementaire, destiné à évoluer avec les technologies, le droit et les retours d’expérience.
La DINUM insiste d’ailleurs sur le fait que ce cadre général doit pouvoir être complété par des chartes ministérielles ou métiers. Le guide lui-même prévoit que les collectifs de travail et, selon les modalités propres à chaque administration, les représentants du personnel peuvent être associés à la définition et à l’actualisation des règles d’usage de l’IA.
Un point loin d’être secondaire : l’introduction de l’IA dans les services ne pose pas seulement une question d’outils. Elle touche également à l’organisation du travail, aux compétences, aux responsabilités, aux conditions d’exercice des missions et, potentiellement, à l’évolution des métiers.
À retenir
L’IA n’est ni interdite, ni en libre-service total dans l’administration.
Pour un agent, quelques réflexes permettent déjà d’éviter l’essentiel des difficultés : utiliser en priorité les outils autorisés par son administration, ne jamais transmettre de données sensibles ou internes à un service grand public, vérifier systématiquement les résultats, rester maître de la décision finale et signaler l’utilisation de l’IA lorsqu’elle a contribué de manière substantielle au contenu produit.
Et surtout, ne pas oublier une règle que le guide répète sous différentes formes : une IA peut faire gagner du temps à un agent qui maîtrise son métier ; elle ne remplace ni son expertise, ni son discernement, ni sa responsabilité.
Le guide complet de la DINUM comporte 58 pages, avec de nombreux exemples directement transposables aux situations de travail des agents. La version en ligne est appelée à évoluer au fil des retours d’expérience et des évolutions technologiques et juridiques.
– – –
IA au bureau : 6 réflexes avant de cliquer sur « Envoyer »Avant d’utiliser une intelligence artificielle dans le cadre professionnel, quelques questions simples permettent d’éviter l’essentiel des risques. 1 — Mes informations peuvent-elles être publiques ?Si elles ne pourraient pas être publiées sur Internet, ne les confiez pas à une IA commerciale grand public. Données personnelles, dossiers d’agents ou d’usagers, informations RH, comptes rendus internes, documents confidentiels ou informations couvertes par le secret professionnel nécessitent des outils autorisés par l’administration. 2 — Est-ce le bon outil ?Privilégiez les outils mis à disposition ou explicitement autorisés par votre administration. En cas de doute sur l’outil ou sur les données que vous pouvez lui transmettre : DNUM/DSI, hiérarchie, DPD ou référent cybersécurité. 3 — Ai-je vérifié la réponse ?Une IA peut produire une réponse très convaincante… et parfaitement fausse. Dates, chiffres, références réglementaires, citations, sources : tout ce qui est important doit être contrôlé avant utilisation ou diffusion. 4 — Qui prend la décision ?Vous. Toujours. L’IA peut proposer, synthétiser, reformuler ou structurer. Elle ne se substitue ni à votre expertise ni à votre jugement professionnel. L’agent reste responsable du document ou de la décision qu’il valide, transmet ou signe. 5 — Dois-je signaler l’utilisation de l’IA ?Oui, lorsqu’elle a joué un rôle substantiel. Simple correction ou reformulation : aucune mention particulière n’est généralement nécessaire. Rédaction d’un contenu, analyse ou contribution importante à une décision : l’usage de l’IA doit être signalé. 6 — Ai-je vraiment besoin d’une IA ?L’IA doit apporter un gain réel. Pour une tâche simple, un moteur de recherche, un logiciel classique, un traducteur ou… quelques minutes de réflexion peuvent être plus adaptés. L’objectif : une utilisation utile, proportionnée et sobre. ✅ LA RÈGLE À RETENIRL’IA prépare, propose et assiste. En cas de doute sur une donnée ou un usage : utilisez uniquement un outil autorisé par votre administration… ou abstenez-vous. |
– – –
Par UFETAM-CFDT
– – –
Pour mémoire :
- Article du 08-07-26 : Intelligence artificielle dans la fonction publique : la CFDT refuse le fait accompli
- Article du 22-06-26 : Intelligence artificielle : un assistant pour tous les agents publics, mais à quelles conditions ?
- Article du 26-05-26 : Négociation IA dans la fonction publique : la CFDT pose ses conditions
- Article du 17-04-26 : Intelligence artificielle dans la fonction publique : encadrer sans subir
- Article du 08-04-26 : Quand l’IA bouscule le dialogue social
- Article du 16-02-26 : “La facture de l’IA n’est pas soutenable du point de vue énergétique et climatique”
- Article du 14-01-26 : Intelligence Artificielle : Groupe de travail du 16 décembre 2025
- Article du 25-11-25 : Intelligence Artificielle Générative (IAG) : quelles conséquences pour l’emploi public ?
- Article du 14-08-25 : Service public et intelligence artificielle : opportunité ou danger ?
- Article du 30-06-25 : IA et égalité professionnelle dans la fonction publique : la CFDT engage le dialogue
- Article du 13-03-25 : Intelligence artificielle dans la Fonction publique : opportunités et enjeux
- Article du 21-11-24 : Intelligence artificielle et dialogue social
- Article du 31-10-24 : Intelligence Artificielle et environnement : un défi écologique pour nos services publics
- Article du 19-09-24 : IGN : « Cartographier l’Anthropocène » – A l’ère de l’Intelligence Artificielle
- Article du 01-08-24 : Les Français et l’Intelligence artificielle (IA)
- Article du 03-06-24 : Intelligence artificielle (IA) : vers une révolution de nos services publics ?
- Article du 12-05-23 : Intelligence Artificielle, que fait l’Union Européenne ?
– – – – – – – –
